« Erdogan n’a l’aval ni des Russes ni des Américains »

La tension militaire ne faiblit pas dans le nord de la Syrie. La Turquie a poursuivi, jeudi 24 novembre, ses frappes contre des combattants kurdes visant à défendre sa frontière sud. Son artillerie a touché, selon des sources syriennes indépendantes et kurdes sur place, les forces kurdes chargées de garder le camp d’Al-Hol, qui abritent des proches de membres de l’organisation Etat islamique (EI), et la prison où sont détenus des djihadistes.

La Turquie avait lancé, dimanche 20 novembre, l’opération « Griffe épée », bombardant des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et des Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) kurde en Syrie, dont le bastion, à Kobané, a été visé. Le gouvernement turc accuse ces deux mouvements d’avoir commandé l’attentat qui a fait 6 morts et 81 blessés, le 13 novembre, à Istanbul.

Dans un entretien accordé au Monde, Didier Milliarddirecteur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Turquie, estime que l’approche de l’élection présidentielle est l’une des raisons pour lesquelles Recep Tayyip Erdogan cherche à se positionner comme « le seul capable de lutter contre les menaces ».

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Pourquoi Ankara frappe-t-il maintenant les militants kurdes ?

En réalité, il n’y a pratiquement pas une semaine sans que des opérations militaires de basse intensité s’opposent aux forces armées turques aux groupes du PKK. Il y a évidemment une corrélation entre les frappes récentes et l’attentat d’Istanbul, pour lequel les responsables turcs ont tout de suite ciblé le PKK. Dans les vingt-quatre heures qui ont suivi, il y a eu un certain nombre d’arrêts, dont celle d’une femme qui est présumée avoir déposé la bombe. Très rapidement, lui ont été attribués des aveux dans lesquels elle dit qu’elle a été recrutée et formée par le PKK, dans le nord de la Syrie.

Depuis lors, le numéro 2 du PKK a nié catégoriquement toute implication. Un des responsables des YPG a avancé que la femme arrêtée avait trois frères qui appartenaient à l’organisation Etat islamique, qui ont été tués. On voit bien que c’est la guerre des communiqués, comme d’habitude. C’est toujours le problème dans ce type d’affaires de terrorisme : du fait de la guerre psychologique, de la guerre de propagande, il est difficile de démêler le vrai du faux.

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Ce durcissement d’Erdogan contre les Kurdes est-il lié à l’approche de l’élection présidentielle, en 2023 ?

Je ne dis pas que c’est le déterminant principal, mais depuis des mois Erdogan rappelle sans cesse qu’il est le seul capable de lutter contre les menaces qui se cristallisent autour de la Turquie. Même si les élections ne sont que dans six mois, les sondages ne sont pas bons. La partie est loin d’être gagnée, d’autant que la situation économique est catastrophique. Erdogan a essayé, y compris par ses opérations militaires, de ramener à lui la fraction de l’électorat la plus nationaliste. Quand il s’agit de taper sur les Kurdes, ils répondent toujours présents.

De quel œil Washington et Moscou voient-ils l’opération militaire turque en Syrie ?

Erdogan n’a l’aval ni de la Russie ni des États-Unis. Il comprend très bien qu’il est au centre d’un jeu diplomatique, dans lequel il ne se débrouille pas trop mal, et n’a aucune envie de brûler ses vaisseaux en se heurtant frontalement au Kremlin. Cependant, après l’attentat d’Istanbul, il est très probable qu’on assiste, dans les jours à venir, à une opération terrestre.

Jusqu’à présent, Erdogan avait accepté de différer son opération militaire parce que Vladimir Poutine garde un œil sur la Syrie. Le président russe reste un soutien inconditionnel de Bachar Al-Assad et veut tout faire pour éviter que les combats reprennent, ou la situation dans le pays est infiniment volatile. Il est très important pour Poutine de prouver que lui est fidèle à ses alliances, qu’il ne lâche pas les gens en cours de route, « contrairement aux Américains », comme il le répète souvent. De plus, les États de la région ne sont pas du tout sur la ligne des Occidentaux quant au conflit en Ukraine. Par exemple, aucune n’applique les sanctions. Poutine n’a pas du tout envie de voir ses liens se distendre avec ces points d’appui.

Quant aux Américains, ils fournissent les YPG parce qu’ils fournissent que ces milices ont été déterminantes dans la lutte contre l’EI en Syrie.

Erdogan frappe ses ennemis kurdes en Syrie alors que Téhéran a bombardé des forces kurdes dans le nord de l’Irak, accusées de nourrir les émeutes en Iran. Le dirigeant turc cherche-t-il à profiter d’un effet d’aubaine ?

Je ne pense pas qu’il existe un phénomène d’opportunité, parce que les cibles ne sont pas les mêmes. Les Iraniens ont été ciblés des bases du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) et du parti Komala. Il y a une conjonction dans le temps des bombardements d’Ankara et de Téhéran, mais ils ne visent pas les mêmes sites et n’ont pas les mêmes raisons.

Les dynamiques politiques divergentes entre les Kurdes de Syrie, d’Irak, d’Iran ou de Turquie. Par exemple, le PKK est nationaliste et marxisant, tandis qu’en Irak, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) est plutôt un régime patriarcal, féodal. Ce que cherche son chef, Nechirvan Barzani, c’est la stabilité du nord du pays, la région autonome où il est au pouvoir. Pour lui, le PKK est un empêcheur de tourner en rond. Donc il se félicite plutôt des opérations militaires turques, même s’il ne peut pas dire trop fort.

Les Kurdes de ces quatre pays ont connu des modalités de mobilisation et de formation politiques différentes, parce qu’ils sont dans des contextes différents. Bien sûr, il y a des points communs entre ces groupes. Mais, politiquement, il n’a encore jamais existé de mouvement unitaire allant vers le même objectif.

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