Ces villes qui font de la santé mentale un enjeu de premier plan

Casquette, large jean, baskets orange, la vingtaine et le regard vif, il est tout sourire. Assis sur le canapé, Gaspard fait le point sur sa première demi-journée au Clubhouse de Nantes, conscient de l’écoute bienveillante de Jean et de Françoise (les prénoms des membres de l’association ont été changés). Comme lui, ils vivent avec un trouble psychique et ont intégré cette structure consacrée à l’insertion sociale et professionnelle des personnes en situation de handicap psychique : schizophrénie, bipolarité, dépression sévère… Ici, les adhérents contribuent, selon leur envie et leur capacité du moment, au fonctionnement du lieu, toujours en binôme afin de s’entraider : accueil, repas, ménage, comptabilité…

Ce matin, Gaspard a choisi d’accompagner Danielle au marché pour la préparation du déjeuner collectif : « Cela m’a plu, je me sens libre ici, ça me change de mes cinq années à l’hôpital. J’ai envie de revenir. » La Méthode Clubhouse, « fondée sur le modèle d’une journée de travail, permet à un membre sur trois en moyenne de reprendre une activité professionnelle », glisse Alice Aubineau, directrice de l’antenne nantaise ouverte il y a deux ans, après celles de Paris, Bordeaux, Lyon et Lille, rejointes bientôt par Bastia et Rennes. A Nantes, le Clubhouse est financé à 50 % par le privé et à 50 % par le public, dont une subvention de 100 000 euros de la ville de Nantes.

Au-delà de ce type d’aides ciblées, « Nantes déploie une série d’actions depuis plusieurs années. Il y a urgence, encore plus depuis le Covid : la pandémie a mis en lumière la stigmatisation autour des troubles psychiques et le manque d’investissements », explique Rachel Bocher, cheffe du service de psychiatrie au CHU de Nantes, et commissaire scientifique du colloque international « Villes et santé mentale », qui se tiendra à la Cité des congrès de Nantes les 1euh et 2 décembre, et dont Le Monde est partenaire.

« Forts de cloisonnements »

Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la dimension psychique est devenue partie de la santé. Bien que la santé mentale ne figure pas dans les prérogatives des villes, « nous sommes actifs sur ce sujet, car nous avons conscience que la santé du citoyen ne dépend pas seulement des soins, mais de ses conditions de vie en général. Qu’il s’agisse d’accès au logement, à la culture, au sport, aux espaces verts, aux mobilités urbaines, nous cherchons à ce que toutes nos actions incluent un objectif de santé mentale », revendique Sylvie Justome (Génération Ecologie), adjointe au maire de Bordeaux en charge de la sécurité sanitaire et de la santé.

L’enjeu est de taille. Chaque année, un Français sur cinq est touché par un trouble psychique, soit 13 millions de personnes. Le taux de suicide est au-dessus de la moyenne européenne, certes plus dans les premiers, l’incidence s’améliore depuis plusieurs décennies.

Dans l’Hexagone, « l’accès aux soins est difficile : seules 40 à 60 % des personnes souffrant de troubles psychiques sont aujourd’hui prises en charge, et la qualité des soins est très inégale »relève l’Institut Montaigne dans une étude de décembre 2020. En cause, « des ressources mal réparties sur le territoire, des barrières financières, des délais d’attente très longs, des cloisonnements forts entre médecine somatique, psychiatrie et médico-social, une forte stigmatisation ». Et les centres médico-psychologiques, dispositifs sectorisés de soins gratuits, présents partout sur le territoire, sont débordés.

Face à l’ampleur des besoins, un nombre croissant de villes a mis en place un conseil local de santé mentale (CLSM) afin, notamment, de lutter contre la stigmatisation, de promouvoir le bien-être et le rétablissement et de prévenir les troubles. « généralement affectés par un élu local, coanimés par la psychiatrie publique et accordant une place centrale aux personnes vivant avec un trouble psychique ou aux aidants, ces espaces de concertation apparus dans les années 2000 rassemblent aussi les professionnels de la santé, les services sociaux, et tout acteur concerné par le sujet »détaille Fanny Pastant, coordinatrice nationale des CLSM.

Points d’écoute gratuits

Le CLSM de Nantes compte cent quarante membres d’une soixantaine de structures. « Le fait d’avoir toutes les parties autour de la table facilite la compréhension et l’action », constate Damien Durand, médecin directeur de la santé publique à la ville de Nantes et Nantes Métropole. Ainsi, quand le bailleur social rencontre le psychiatre, il comprend mieux, par exemple, pourquoi le locataire qui souffre de troubles psychiques peine à payer son loyer ; il va aussi porter un autre regard sur l’occupant de l’appartement atteint du syndrome de Diogène (accumulation d’objets, négligence de l’hygiène). De son côté, le psychiatre contribue par ce dialogue à ce que l’usager obtienne ou conserve son logement, pièce maîtresse dans la reconstruction d’une vie stable. « Grâce à ce réseau d’acteurs, en sept ans, nous avons logé trente-cinq personnes, auraient donc été sinon à la rue »se félicite Damien Durand.

A Lyon, le CLSM a alerté sur la hausse des suicides. La mairie a mis en place, pour les adultes et pour les parents et leurs enfants, des points d’écoute psychologiques gratuits, sans rendez-vous et non étiquetés « santé mentale » pour ne pas effrayer. « Notre dispositif s’est étendu ensuite à d’autres communes de la métropole »témoigne Céline De Laurens (EELV), adjointe au maire de Lyon chargée de la santé et de la prévention.

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Outre la publication de guides d’information pratiques pour les citoyens, certaines villes organisent chaque année des semaines d’information sur la santé mentale (SISM). La 33e édition s’est déroulée du 10 au 23 octobre sur le thème « Pour ma santé mentale, agissons pour notre environnement ». Ainsi, à Rennes, une dizaine de temps forts – pièces de théâtre, expositions photo, documentaires, conférences – ont été l’occasion d’aborder les troubles psychiques avec le grand public. Outil plus récent : les premiers secours en santé mentale. Créés il y a vingt ans en Australie, ils ont été lancés en France en 2018. « notre arrivée à la mairie, en 2020, explique la Bordelaise Sylvie Justome, cent vingt personnes, tels des agents d’accueil ou des interlocuteurs-clés des centres sociaux, ont suivi une formation de secouriste de quatorze heures : elle permet de savoir comment réagir. »

« L’élu local, maillon essentiel »

En dépit de l’activisme des villes engagées, le chemin est encore long. D’autant qu’« encore trop de maires cantonnent la santé mentale à une approche exclusivement sanitaire, et définit donc que ce sujet n’est pas de leur ressort, alors qu’il est éminemment politique et social », regrette Alain Dannet, du centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale. Quant au déploiement des CLSM, il est certes encouragé, mais « la couverture du territoire reste partielle et les moyens insuffisants : il existe actuellement 260 CLSM actifs, il en faudrait 800 pour que l’ensemble des Français en bénéficie »relève Fanny Pastant.

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Pour autant, dans cette lutte, « l’élu local est un maillon essentiel », souligne Frank Bellivier. Le délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie au ministère de la santé poursuit : « Nous constatons, en effet, que les CLSM jouent un rôle important dans le diagnostic des besoins au niveau de leur territoire. Ils ont fertilisé les travaux que dirigent, au niveau départemental, les projets territoriaux de santé mentale [PTSM]. »

Inscrits dans la loi de santé 2016, « ces PTSM, qui rassemblent les principaux acteurs institutionnels, professionnels et associatifs, sont, comme les CLSM, une pièce importante du dispositif enclenché par le gouvernement en 2018 et réaffirmé lors des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, en septembre 2021, qui ont fixé le cap pour cinq ans. L’idée est de donner la main aux acteurs locaux pour développer des politiques publiques multisectorielles », rencontré en perspective Frank Bellivier. Dans ce vaste et complexe chantier en cours, les villes ont toute leur place.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le colloque international « Villes et santé mentale », organisé par la ville de Nantes et Nantes Métropole, les 1euh et 2 décembre 2022. Renseignements : Villes-et-sante-mentale.com

Au programme du colloque « Villes et santé mentale »

Le colloque international « Villes et santé mentale », dont Le Monde est partenaire, est organisé par la ville de Nantes et Nantes Métropole à la Cité des congrès de Nantes, les 1euh et 2 décembre. Ce colloque interdisciplinaire réunit notamment des médecins (psychiatres, pédopsychiatres, gériatres…), des experts en urbanisme, architecture, anthropologie, santé au travail et santé publique, personnalités du monde culturel ou encore des élus français et internationaux.

Quatre temps forts sont prévus. « Aménagement urbain, architecture, nature en ville et santé mentale », « Travail, économie, temporalité et santé mentale », « Art, culture et santé mentale » et « Populations vulnérables et santé mentale ». Parmi les intervenants présents aux côtés de Jeanne Rolland, présidente de Nantes Métropole et maire de Nantes, et Rachel Boucher, cheffe du service de psychiatrie au CHU de Nantes et commissaire scientifique du colloque : Lédia Lazeriresponsable du bureau régional de l’OMS Europe ; Didier Lepelletierprésident du Haut Conseil de la santé publique ; François Braunministre de la santé et de la prévention ; Dubravka Suicavice-présidente de la Commission européenne (sous réserve) ; Paula Viganourbaniste ; Alain Supiotprofesseur émérite au Collège de France ; Nathalie Bondil, directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe ; Serge Hefez, responsable de l’unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. En clôture sera lancé l’appel de Nantes pour inciter les villes à se mobiliser pour la santé mentale. Des séances de méditation guidée et des conférences autour d’œuvres en lien avec la santé mentale sont effectuées jusqu’au 3 décembre.

Renseignements : Villes-et-sante-mentale.com

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