Après la libération de Kherson, quelles batailles à venir pour Kiev ?

Les émulsions de joie des habitants de Kherson, drapeaux ukrainiens en main, ont montré à quel point l’occupation russe de la ville avait été difficile pendant près de neuf mois. A leur arrivée, les soldats ukrainiens ont été accueillis avec fleurs et embrassades. Même le président Volodymyr Zelensky s’est rendu dans la ville dès lundi, alors qu’elle n’était pas encore sécurisée, pour entonner l’hymne du pays.

Cette victoire ukrainienne est d’autant plus importante qu’elle est un sacré revers pour l’armée russe. septembre, cette dernière difficulté est en face aux contre-offensives des forces ukrainiennes. Avec la perte de Kherson, les Russes perdent la capitale d’une des régions annexées par Moscou en septembre. Les combattants de Kiev ont encore beaucoup à faire avant de reconquérir leur territoire entier. Et pourquoi pas jusqu’à la Crimée. On ne sait pas si les forces ukrainiennes auront les capacités de le faire, mais « elles en ont la volonté », affirme à 20 Minutes Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques chez Eurocrise.

Une semaine après sa libération, où en est Kherson ?

Prise par les Russes le 2 mars, la ville est libérée après l’ordre d’évacuation des soldats russes le 9 novembre. Mais la vie n’a pas encore repris son cours normal pour autant. Les habitants n’ont parfois plus d’eau, plus d’électricité. « Avant de fuir Kherson, les occupants ont détruit toutes les infrastructures essentielles – communication, fourniture d’eau, de chauffage, électricité », a ainsi déclaré le président ukrainien le 12 novembre. Il va alors falloir déblayer les décombres, reconstruire les infrastructures vitales et essentielles comme l’évacuation des eaux usées, le traitement des déchets.

Les Russes ont par ailleurs pu disposer des pièges dans leur fuite de l’autre côté du Dniepr, le fleuve qui longe la ville. L’importance de cette ville pour le Kremlin, en raison de sa situation clef pour relier la Crimée annexée par la Russie depuis 2014 et le port ukrainien d’Odessa à l’Ouest, lui a épargné la destruction. Mais le danger n’est pas complètement écarté. « Il existe un risque de sabotages, de pièges et de minages » de la ville laissée par les Russes, prévient Isabelle Dufour.

Le chef de la police nationale, Igor Klymenko a ainsi alerté les habitants de la ville sur la présence d’engins explosifs laissés par les forces russes et les a appelés à « se déplacer avec précautions ». Selon lui, un policier a été blessé lors d’une opération de déminage dans un bâtiment à Kherson. « Il y a une phase de transition entre la planification militaire à la planification civile », explique Isabelle Dufour. C’est désormais au génie civil ukrainien de se mettre eu déminage, et ça peut prendre du temps, plusieurs semaines. Mais contrairement à d’autres terrains de guerre récents, ici les habitants ont tout intérêt à aider leurs combattants à dénicher les dangers. « Les habitants de Kherson vont les aider à trouver, signaler tel appartement qui a servi de base ou susceptible d’être piégé », développe Isabelle Dufour. « Ils participent à leur libération », résume-t-elle.

Comment les forces ukrainiennes peuvent-elles poursuivre la contre-offensive ?

Après l’évacuation forcée de plus de 70.000 de civils hors de la ville, l’armée russe a traversé le Dniepr pour se retrancher de l’autre côté du fleuve, sur la rive gauche. Pour continuer leur percée, les forces ukrainiennes devront-elles, aussi, fendre le fleuve. « Mais ça risque d’être compliqué », prévient Isabelle Dufour. « Les ponts et les embarcations ont été détruits, dans leur fuite, les Russes n’ont rien laissé qui pourraient servir à traverser », précise-t-elle.

Par ailleurs, un assaut par l’eau « demande de gros moyens militaires et d’appui alors que les Russes pourraient effiler les forces ukrainiennes au moment du débarquement, c’est très risqué », abonde la directrice des études stratégiques chez Eurocrise. D’autant que les forces ukrainiennes ne sont pas réputées pour leur volet maritime, mais « les Ukrainiens nous ont souvent surpris dans cette guerre », nuance-t-elle. Cela dépend alors des capacités de l’armée ukrainienne mais aussi de l’état des forces russes en face.

L’autre moyen, c’est l’encerclement. Au lieu de traverser, les combattants de l’armée de Kiev pourraient isoler les positions russes dans la région de Kherson « qui tomberait d’elle-même », analyse Isabelle Dufour. « Les Russes sont dans une position défensive, c’est plus facile à tenir mais aussi plus facile à cibler », souligne-t-elle encore. D’autant que l’on constate de nombreuses manœuvres des troupes russes vers Zaporojie. « Ils sont peut-être en train de se réorganiser », explique Isabelle Dufour. Et les forces ukrainiennes pourraient « profiter de ce point faible », ajoute-t-elle.

Quelles batailles reste-t-il à mener ?

La victoire à Kherson est d’autant plus marquante que la réplique russe est le troisième d’ampleur depuis le début de l’invasion le 24 février, la Russie ayant dû renoncer au printemps à prendre Kiev face à la résistance acharnée des Ukrainiens, avant d’être chassée de la quasi-totalité de la région de Kharkiv (nord-est) en septembre. « Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons l’emporter et chasser la Russie d’Ukraine. Nous sommes sur la bonne voie », a ainsi déclaré le 12 novembre le chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kuleba.

Mais de nombreuses batailles restent à mener. A Bakhmout sur le front Est, les combats continuent à faire rage. Moscou tente de conquérir cette ville depuis l’été. C’est le principal champ de bataille où l’armée russe, appuyée par les hommes du groupe paramilitaire Wagner, reste à l’offensive. Cependant, « la Russie y déploie beaucoup d’efforts pour peu de publier sur le terrain, ils s’épuisent et même si les Ukrainiens y perdent un peu de terrain, ce n’est pas significatif », estime Isabelle Dufour. D’autant qu’un prix de Bakhmout par l’armée russe serait une belle victoire, mais pas autant que celle des Ukrainiens à Kherson, ville annexée appartenant au récit russe de la victoire. Et si d’autres capitales de régions annexées, à Donetsk, Louhansk ou Zaporojie ont été libérées par les forces ukrainiennes, « ce serait catastrophique » militairement mais surtout politiquement pour Moscou, poursuit Isabelle Dufour.

Kiev a déjà prévenu : la victoire totale ne serait établie qu’à la reprise de la totalité de leur territoire, y compris la Crimée. Si elle est libérée, avec le Donbass à l’Est, « ce serait la victoire ultime », selon la directrice des études stratégiques chez Eurocrise. C’est une possibilité qui n’est pas exclue. Les Ukrainiens sont désormais à 90 km de la région. « A voir s’ils ont les capacités, mais ils ont en tout cas la volonté, rappelle Isabelle Dufour. Et ce serait une humiliation ultime. » Pour cela, il faudra sans doute davantage d’aide militaire occidentale. Alors si l’Ukraine parvient à passer le Dniepr et semer la panique côté russe, ils pourraient ensuite mettre toutes leurs forces sur la Crimée.

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