Des témoins « marqués à vie » racontent la catastrophe de 1992

« C’était un mardi, jour de marché », se souvient, aujourd’hui encore Martine. Il y a 30 ans jour pour jour, la ville de Vaison-la-Romaine, dans le Vaucluse, essuyait de terribles orages aux conséquences dramatiques : 38 morts et 4 disparus, emportés par les flots en une poignée d’heures. Le bilan matériel de l’inondation s’élève à 500 millions de francs (76 millions d’euros), un camping a été rasé, 80 maisons détruites et de nombreux ponts et infrastructures emportés.

Plongeant dans ses souvenirs, Martine en la voix qui tremble et les « poils qui se hérissent ». « Tellement il pleuvait, c’était comme la nuit ». Il était pourtant près de midi lorsque le déluge s’est abattu. C’est à cette heure que Thierry, pompier volontaire de 23 ans à l’époque, a cessé son travail dans les travaux publics à cause de la pluie intense. « Je quitte l’entrepôt et repasse chez moi voir ma femme et mon petit garçon, qui a fait ce jour-là, ses premiers pas. J’avais de l’eau dans le jardin et Claude Haut, le maire d’alors, qui habitait le même lotissement que moi, vient me voir et me dit : « Thierry, va au camping, ça monte très vite et je ne sais pas ce qu’il s’y passe ». »

Des touristes emportés dans leurs caravanes

Lorsque Thierry, aujourd’hui lieutenant pompier volontaire, arrive sur les lieux, le camping, situé en amont du pont romain, n’est plus qu’un vaste lac. « Il y avait des gens sur les sanitaires, dans les arbres, sur leurs caravanes qui s’étaient calées contre les peupliers. Et arrive Jean-Pierre, un passionné de pêche, qui a eu l’intelligence de venir avec sa barque. On a alors commencé à aller chercher les personnes une par une ».

Durant quatre à cinq heures, ils enchaînent les allers-retours, refont le plein du moteur. Thierry perd la notion du temps. « Ça a commencé à être délicat lorsque l’eau a commencé à redescendre, là ça a fait comme un siphon, et les caravanes ont commencé à être emportées. On savait qu’il y avait des gens dedans qui se pensaient en sécurité. On a vu les gens partir. »

Sur les hauteurs de la commune, Martine s’inquiète pour son frère. « Le facteur est venu de passer, il a fini sa tournée dans l’Ouvèze », la rivière qui traverse la ville, responsable de cette crue centennale. Elle descend s’assurer que rien n’est arrivé à son frère, il va bien. A l’inverse des deux enfants d’un de ses amies. « Ils montaient sur le toit de leur maison. La mère prend ses deux enfants dans ses bras. Le courant était trop fort et elle les a lâchés. Les flots les ont emportés, raconte Martine, la respiration haletante. Je suis marqué à vie, dans ma chaise. A chaque orage, j’y repense ».

« On peut arrêter un feu, l’eau faut qu’elle passe »

De son côté, le pompier volontaire commence à prendre la mesure du désastre. « Sur un tout travaillé de manière isolée. Il n’y avait pas encore de téléphone portable à cette époque. » Le soir venu, il se rend à la caserne. « Puis, dans les jours qui ont suivi, il a fallu lever les corps. Il y avait dans les victimes des familles que je connaissais. J’ai encore cette image dans ma tête. Celle du gymnase où je m’entraînais transformé en morgue, les corps alignés… »

Cette crue dévastatrice a emporté tous les ponts de la ville, à l’exception du vieux pont romain qui a résisté à 17 mètres de hauteur d’eau, soit 15 mètres de plus que le niveau ordinaire de l’Ouvèze. Le principal affluent du cours d’eau est le Toulourenc, une rivière aux allures de torrents, avec ses gorges. « Toulourenc, en patois, ça veut dire « tout ou rien », précise Thierry. Enfin dans ce malheur, nous avons eu une chance : que ce se soit produit du jour. La nuit le bilan aurait été autrement plus terrible. »

Depuis, la ville a revu son plan d’urbanisme. Les berges ont été élargies et consolidées. Les pompiers ont mis au point un système d’alerte. Des précautions qui ne considèrent toutefois pas qu’une telle crue ne se reproduise pas, mais qui peuvent contenir les dommages. « Nous les pompiers, on peut arrêter un feu, l’eau doit qu’elle passe », résume Thierry. Ce mardi 22 septembre 1992, l’eau est passée, et a tout emporté. A l’exception de la mémoire de ceux qui l’ont vécu.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.