« Kiev va gagner la guerre », dit l’ex-commandant des forces américaines en Europe

Dans l’espace d’une dizaine de jours, le vent semble avoir tourné. Après sept mois d’une guerre d’attrition, les forces armées ukrainiennes ont mené une vaste contre-offensive, d’abord à Kherson, dans le sud, puis surtout dans la région de Kharkiv, au nord-est, reprenant jusqu’à 8.000 km² à une armée russe battant en retraite.

Ancien commandant des forces américaines en Europe, le lieutenant général à la retraite Ben Hodges estime « qu’un point de non-retour » a été franchi, avec une défaite probable qui pourrait faire vaciller Vladimir Poutine et la Fédération de Russie.

Le lieutenant général à la retraite et ancien commandant des forces américaines en Europe Ben Hodges. – LCPE

Est-on en train d’assister à un tournant ?

C’est un succès massif qui change complètement la nature du conflit. La dynamique s’est inversée en faveur de l’Ukraine, et c’est probablement irréversible. Des centaines de milliers d’Ukrainiens n’ont plus autant à s’inquiéter d’être tués par les soldats russes, et le reste du monde réalise que l’Ukraine peut gagner. Cela pourrait convaincre certains pays réticents de lui fournir de l’aide. Attention, il est bien trop tôt pour célébrer. Mais en trois semaines, l’armée ukrainienne a repris l’initiative.

Quels facteurs ont joué ?

L’Ukraine est en train de gagner la bataille de la logistique. Il y a près de 700.000 Ukrainiens en uniforme pour défendre leur patrie. Ils ne sont pas tous encore formés et prêts à se battre, mais ils n’ont pas de pénurie d’hommes. Contrairement à Moscou, avec des soldats utilisés qui ne veulent pas être là. Et l’Ukraine a pu compter sur des armes fournies par l’Occident qui ont fait très mal à la Russie.

On parle beaucoup des roquettes des systèmes Himars. Ont-ils changé la donne ?

Il n’y a pas d’arme unique, à l’exception de l’arme nucléaire, qui change, à elle seule, le cours d’un conflit. Ce qui est important, c’est la manière de les utiliser. Avec les Himars, et d’autres armes de précision moyenne distance, l’Ukraine a pu détruire de nombreux dépôts de munitions russes et des postes de commandement, et même viser des zones arrière des défenses ennemies. C’était crucial pour la préparation de la contre-offensive.

D’un point de vue tactique, qu’a réussi l’Ukraine ?

L’état-major général des forces armées ukrainiennes a fait une feinte en insistant publiquement sur la contre-offensive à Kherson (au sud). Les Russes ont mordu à l’hameçon et ont déplacé des troupes, dégarnissant les zones que les Ukrainiens ont tenté d’attaquer dans la région de Kharkiv. Ce sont les bases de l’art opératif : surprise, discipline, logistique et timing.

Pourquoi Kiev a choisi ce moment, alors qu’on parait dans l’impasse ?

Clausewitz (le général et stratège prussien) parle du point culminant : le moment où une offensive s’essouffle puis s’arrête. Les forces défensives doivent l’anticiper pour planifier une contre-offensive et frapper l’ennemi quand il est vulnérable.

L’état-major ukrainien a compris en juin ou juillet que l’offensive russe allait culminer en août. Il faut des nerfs d’acier. Il était sous pression pour mettre tous les chars et les soldats sur la ligne de front, mais ces derniers auraient été victimes de l’attrition. Donc l’état-major a réussi à préserver une force pour cette contre-offensive. C’est de l’art de la guerre particulièrement habile.

Les forces ukrainiennes semblent avoir percé au Donbass, à l’est de la rivière Oskil. Y at-il un risque qu’elles aillent trop loin, trop vite ?

Quand vous percez rapidement, il y a toujours un risque de trop devancer votre logistique et d’avoir des soldats fatigués. Mais les Ukrainiens connaissent parfaitement le territoire. Ils ont l’avantage d’évoluer en terrain libéré, avec des milliers de civils équipés de smartphone qui peuvent signaler où sont les Russes. Il serait difficile pour les troupes russes de les surprendre avec une attaque massive. Même si elle est venue de l’autre côté de la frontière, à Belgorod, les alliés pourraient les détecter. Les Russes devraient logiquement essayer de préparer une seconde, puis une troisième ligne de défense pour protéger leurs gains. Les forces ukrainiennes vont tenter de les déborder.

Les roquettes des Himars ont une portée de 90 km. L’administration Biden refuse pour l’instant de fournir des missiles longue distance ATACMS (Army Tactical Missile System), d’une portée de 300 km. Est-ce une erreur ?

Absolument. L’administration américaine a fait un travail remarquable sur tous les autres aspects du conflit : maintenir l’unité des alliés et du Congrès, soutenir l’Ukraine, partager en temps réel des éléments de renseignement. Mais elle surestime le risque d’une escalade nucléaire russe et d’une Troisième guerre mondiale.

Avec des missiles longue distance, l’administration craint que l’Ukraine, même si elle a assuré qu’elle ne cause pas, attaque le territoire russe, provoque une escalade. Mais soyons clairs : si l’Ukraine tirait un missile sur une base aérienne russe qui massacre des civils ukrainiens innocents, ça serait absolument légal et justifié, et Moscou ne pourrait pas faire grand-chose en représailles.

Même à l’intérieur de l’Ukraine, des missiles ATACMS, qui peuvent être chargés sur des Himars, seront utiles. Il y a 300 km entre Odessa et Sébastopol (au sud de la Crimée). Si l’Ukraine attaquait aujourd’hui, Sébastopol deviendrait intenable pour la flotte de la mer Noire russe. Si l’Ukraine pouvait frapper des bases russes en Crimée d’où provenaient des attaques aériennes, cela provoquait une majeure.

Près de 300 km séparent Odessa et Sébastopol, une distance qui pourrait atteindre des missiles ATACMS.
Près de 300 km séparent Odessa et Sébastopol, une distance qui pourrait atteindre des missiles ATACMS. – Google Maps

Poutine à l’instant refusée de déclarer la mobilisation générale. Quelles sont ses options ?

Dans une vidéo, on a vu la Russie recruter des prisonniers car il n’y a pas assez de Russes qui veulent combattre. Poutine n’a pas beaucoup d’options. Il n’a pas de force massive – et prête au combat – qu’il peut réussir rapidement. Il dispose de centaines de milliers de troupes de la garde nationale, mais elles sont principalement destinées à un usage intérieur. Même s’il déclare la mobilisation générale de 100.000 hommes, il faudra des mois avant qu’ils soient entraînés et fonctionnels. Poutine devrait se justifier devant la population russe, et il semble déjà y avoir un mécontentement grandissant au Kremlin chez les nationalistes.

Acculé, Poutine n’est-il pas dangereux ? Pourquoi doutez-vous qu’il ait recours à une arme nucléaire tactique ?

C’est une possibilité, mais, selon moi, improbable, pour des raisons pratiques et stratégiques. Poutine n’est ni suicidaire, ni seul à décider. Il y a un système en place. Vous utilisez une telle arme pour créer une ouverture, mais la Russie n’a pas d’option à sa disposition pour l’exploiter, et il n’y a pas de cible ukrainienne évidente. Et surtout, s’il y avait recours, avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord qui regardent, les États-Unis seraient des contraintes d’intervenir dans le conflit.

Joe Biden a sans doute reçu une liste d’options du Pentagone pour une éventuelle réponse. Comme de détruire la flotte de la mer Noire ou la base navale russe en Syrie avec des frappes aériennes ou des missiles de croisière. Washington ne visait sans doute pas une cible en Russie, car cela changerait trop la donne.

L’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?

Absolument, l’Ukraine va gagner la guerre. C’est inévitable, à condition que l’Occident continue de la soutenir.

A quoi s’appliquerait une victoire ukrainienne ?

Une restauration à 100 % du territoire ukrainien incluant la Crimée et le Donbass, et au retour de plus d’un million d’Ukrainiens déportés en Russie. Il y aurait sans doute des accords conclus entre l’Ukraine et les États-Unis, avec une sécurité renforcée et une meilleure stratégie pour la région de la Mer noire.

En cas de défaite, quelles conséquences pour Poutine et la Russie ?

Avec des sanctions qui commencent à se faire sentir en Russie et une défaite majeure, Poutine pourrait avoir du mal à rester au pouvoir. Cela pourrait entraîner la fin de la Fédération de Russie. Certains, en Tchétchénie et ailleurs, constatent la faiblesse de l’armée russe et pourraient y voir une opportunité. Je ne dis pas qu’un effondrement de la Russie serait une bonne chose, mais il faut s’y préparer.

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