à Londres, des campeurs dorment deux jours sur le trottoir pour espérer « dire au revoir » à la reine

Enfoncée dans sa chaise de camping, Rachel ne bougeait pas « pour rien au monde ». L’endroit n’est pourtant pas des plus calmes : la quinquagénaire est installée en face de l’abbaye de Westminster, à Londres, enveloppée par des milliers de personnes et un impressionnant dispositif de sécurité. « Les policiers nous ont dit de nous mettre ici. Ils nous ont promis qu’on ne nous chasserait pas », se rassure-t-elle. A ses pieds, des bouteilles d’eau, quelques victuailles et un sac de couchage. De quoi passer deux nuits sur le trottoir, et ainsi être aux premières loges, lundi 19 septembre, lorsque le cortège funèbre de la reine Elizabeth II traversera la place du Parlement.

Nathalie (à gauche) et Rachel (à droite) tiennent un portrait de la reine Elizabeth II face à l'abbaye de Westminster à Londres (Royaume-Uni), le 17 septembre 2022. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

« Dès que l’on a appris que la reine était partie, on a tout préparé en vitesse pour notre voyage à Londres », se souvient Nathalie, son amie, qui l’accompagne depuis les Cornouailles, à cinq heures de route de la capitale britannique. Sa chaise est flambant neuve, l’étiquette d’un magasin de sport y est même encore jointe. « C’est assez confortable pour dormir », assure les deux femmes, qui ont pris place à 5 heures du matin, samedi 17 septembre. Malgré les 8°C prévus la nuit à Londres ces jours-ci, ce camping improvisé ne leur pose pas trop de problèmes.

« Nous étions déjà venues pour les mariages princiers, ainsi que pour le jubilé de la reine [en juin 2022]« raconte Rachel, qui se décrit volontiers comme une « grand fan de la couronne ». Lors de ces événements, elle avait déjà dû patienter de longues heures pour apercevoir les membres de la famille royale.

« Nos amis pensent que nous sommes folles, mais ils sont quand même très curieux de savoir comment ça se passe. »

Rachel, une Britannique salle des Cornouailles

à franceinfo

Pour témoigner de son soutien aux Royalscomme on les désigne en anglais, Rachel a décoré les barrières de sécurité avec des drapeaux et des fleurs en papier. « C’est avant tout une famille qui a perdu un être cher », rappelle-t-elle. Sa tenue pour le jour J, « un ensemble noir discret »est déjà prête, roulée tout au fond de son sac.

Un peu plus loin sur le trottoir, Michelle et sa fille sont assises en tailleur sur un matelas de camping orange. Elles se déposent après un long voyage organisé à la hâte. La quadragénaire est en effet venue de l’Oregon (nord-ouest des États-Unis), à 8 000 kilomètres de là, pour assister aux commémorations. Sa passion pour la couronne britannique, elle la tient de sa mère, qui fait également partie du voyage. « Quand j’étais petite, on avait l’habitude de se lever à 2 heures du matin pour suivre les événements royaux à la télévision, se souvient-elle. Cela fait quelques années qu’on prépare ce voyage, parce qu’on se doutait que le prochain rendez-vous serait malheureusement le décès de la reine. »

Pour affronter des températures inférieures à 10°C la nuit, Michelle a acheté des matelas de sol et des sacs de couchage épais.  (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

En assistante à la cérémonie, Michelle veut avant tout rendre hommage à la figure qu’Elizabeth II incarnait à ses yeux. « Je suis venue saluer un modèle de grâce mais surtout de stabilité », explique-t-elle, en référence aux 70 ans de règne de la monarque décédée. La présence de trois Américaines sur ce bout de trottoir étonne les inconditionnels de la couronne, qui échangent avec les visiteuses. « On nous explique tout un tas d’usages et de traditions britanniques, c’est génial, surtout pour ma fille »sourit Michelle.

« Aux Etats-Unis, notre histoire est récente et nos dirigeants changent très souvent. La reine avait ce rôle particulier, c’était une sorte de repère. »

Michelle, citoyenne américaine venue à Londres

à franceinfo

Avec ses voisins du week-end, Michelle peut discuter « pendentif des heures », notamment du style d’Elisabeth II. « Elle assumait son rôle et gérait les événements, aussi graves soient-ils, avec un grand calme et en toute humilité », s’accordent à dire les campeurs. Seule la mort de la princesse Diana, affaire sensible pour Elizabeth II, divise le trottoir autrement très paisible. « Elle lui a rendu hommage en public, c’est du passé tout ça »balaie une sexagénaire assise à quelques mètres de Michelle et de sa fille. « Plus simplement, ce qu’on veut, c’est lui dire au revoir »conclue quant à elle l’Américaine.

Loin des débats sur la famille royale, Nigel, 58 ans, patiente sous sa casquette siglée d’un très sobre « Great-Bretain ». Ce Londonien, salarié dans l’audiovisuel, livré à vivre en personne les funérailles d’Elizabeth II. Accompagné de sa tante, il s’est installé aux aurores, samedi matin, tout près de l’abbaye de Westminster, avant d’être déplacé par les forces de l’ordre. « La police nous a dit qu’ici, il n’y aurait pas de problème, mais j’ai peur que le cortège ne passe pas sur ce coin de la placeconfie-t-il, l’air soucieux. Alors on se tient prêt à bouger, si besoin. »

Nigel, 58 ans, devant la place de Parliament Square, bloquée par la police à Londres (Royaume-Uni), le 17 septembre 2022. (PIERRE-LOUIS CARON / FRANCEINFO)

Passer plus de deux jours derrière les barrières de sécurité ne dérange pas Nigel, qui voit là une double occasion : saluer la reine, et être témoin d’un événement à la portée internationale. « J’admirais Elizabeth II, c’est quelqu’un qui bénéficiait d’une grande sagesserésume-t-il. Pendant la crise du Covid-19, elle nous avait par exemple encouragés en citant des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. » Pour lui, le style de la reine défunte explique en grande partie l’intérêt mondial pour ses funérailles. « Regardez en France, notre perte a aussi été votre perte »lance-t-il, en référence à l’attachement particulier des Français pour Sa Majesté.

Alors que des policiers venus de tout le Royaume-Uni verrouillent Parliament Square et le quartier de Westminster, Nigel se prépare à vivre un moment unique. « C’est simple, de mon vivant, je ne verrai jamais plus grand événement historique, répète-t-il. Avec l’enterrement de la reine, on tourne un peu plus la page du XXe siècle. » A quelques mètres de là, un journaliste japonais enregistre un plateau filmé. « Les caméras du monde entier sont braquées sur Londres, et moi je suis là, au milieu », sourit-il. En attendant lundi matin, Nigel compte sur sa veste polaire, son sac waterproof et un slogan britannique qu’il a fait sien : « Garder le calme et continuer ». In English : « Restez calme et continuez ».

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